Alain Robbe-Grillet



© photo : John Foley/Opale

Chronologie

1922. Alain Robbe-Grillet naît à Brest le 18 août, de Gaston Robbe-Grillet (fils d'instituteur, ancien élève des Arts et Métiers de Cluny, fondateur d'une petite entreprise de cartonnerie, Ancien Combattant de la Première Guerre Mondiale) et d'Yvonne Canu (fille de Paul Canu, sous-officier de la marine de guerre). Il est le second enfant du couple, après Anne-Lise, née le 11 avril 1921.
 Mes grands-parents, du côté de mon père comme de ma mère, étaient de gauche [...] ; style petit père Combes, instituteurs laïques voulant faire régner la raison contre l'obscurantisme clérical.  (1)
Son père est revenu blessé de la Grande Guerre.  Élève aux Arts et Métiers de Cluny, mon père avait, par esprit anarchiste, refusé la préparation militaire supérieure qui lui aurait permis de faire ensuite son service comme officier. Mobilisé dès sa sortie de l'école en août 1914 et envoyé au front comme simple soldat, il avait après quatre années de combats terminé la guerre à l'hôpital,  gueule cassée, couvert de Médaille militaire, Croix de guerre, palmes et citations, mais avec le seul grade de sous-lieutenant. L'antimilitarisme a sans doute été une des constantes de son existence passionnée [... ]  (2)
Ils habitent rue Gassendi un petit appartement dans le XIVe arrondissement de Paris. Les vacances sont partagées entre le Jura, du côté paternel, et surtout la maison natale de Kerangoff, un faubourg de Brest.
La famille est modeste et politiquement favorable à l'Action Française.
1928-1942. Études primaires (1928-1933) à l'école communale de la rue Boulard, à deux cents mètres de l'appartement. Études secondaires jusqu'à la classe de première (1933-1939) au lycée Buffon (Paris). Classe de mathématiques élémentaires à Brest (1939-1940). Reçu en juin avec mention à la deuxième partie de son baccalauréat. Préparation (1940-1942) du concours d'entrée à l'Institut National Agronomique au lycée Saint-Louis. Entre à l'Agro à l'automne 1942, où il fait la connaissance de Bernard Dufour.
1943-1944. Écriture du premier texte connu à ce jour, mais non publié, Jeunesse, ou Comment vient l'enthousiasme (1943).
Réquisitionné, à la fin du printemps 1943, pour le Service du travail obligatoire, envoyé â Nuremberg, où il reste jusqu'en août 1944, ouvrier tourneur-rectifieur à la fabrication des chars Panther. Il y fait la rencontre de Claude Ollier. Il termine ensuite sa seconde année d'Agro.
1945-1948. Chargé de mission à l'INSEE, où il contribue à la revue Études et Conjonctures, (fondée par Alfred Sauvy). Volontaire des Brigades internationales de reconstruction, participe au chantier du chemin de fer de Pernik-Volouïek, en Bulgarie, avec Claude Ollier et Daniel Boulanger (août 1947). Écrit à cette occasion le texte Quatre jours en Bulgarie, repris, trente-et-un ans plus tard, dans le numéro de la revue Obliques qui lui est consacré, accompagné du commentaire suivant :  Le récit bulgare est peut-être ma seule tentative à ce jour de représenter une réalité vécue (mais une réalité particulièrement opaque, et, pour tout dire, inconnaissable).  (3)
1948-1949. Quitte l'INSEE. Intègre, grâce â sa sœur, un centre d'insémination artificielle à Bois-Boudran, en Seine-et-Marne, où, pendant les longues pauses que lui laisse son travail (réaliser des frottis vaginaux sur des rates castrées, à intervalle de huit heures), il compose Un régicide. Le manuscrit est proposé aux Éditions Gallimard qui le refusent.  Rentrant des Antilles au début de l'année 1951, après un séjour consacré à l'étude sur le terrain de quelques parasites du bananier (cercospora musae et cosmopolites sordidus), je retrouvai mon manuscrit qui avait échoué, après divers errements, sur la table des Éditions de Minuit. Cette maison se montrait intéressée. Je coupai court à ses hésitations : j'écrivais un second livre, disais-je, et pensais que celui-là emporterait la décision facilement. [...] C'est seulement en 1957, après avoir publié La Jalousie, que je m'attaquai à cette révision. (4) Le roman parait aux Éditions de Minuit en 1978.
1949-1951. Ingénieur à l'Institut de Fruits et Agrumes Coloniaux (IFAC). Séjours au Maroc, en Guinée, à la Guadeloupe et en Martinique. Malade, il doit revenir des Antilles. Sur le paquebot qui le ramène en France, Robbe-Grillet commence la rédaction des Gommes. Il démissionne de son poste pour en poursuivre la composition, s'installe rue Gassendi, dans une chambre de bonne, au-dessus de chez ses parents.  Je crois que j'ai commencé à écrire, comme tout le monde sans doute, pour des raisons à la fois politiques et sexuelles. On sait depuis Freud que tout est sexuel, et depuis Marx que tout est politique. Il est probable que cela m'a amusé de retrouver le déclenchement de l'acte d'écrire dans une espèce de double révélation que j'ai eue, sur moi et sur le monde, à peu près vers la fin de la guerre. Révélation politique : j'étais le bon fils d'une famille de droite, et comme tel je croyais à l'ordre. Comme dans toutes les familles de droite, le national-socialisme, par rapport au Front populaire, représentait l'ordre. Un ordre simplement un peu boy-scout. Or, je découvre alors, avec la plupart des Français, que le nazisme était un régime de folie pure, et de folie sanglante. J'avais pourtant été en Allemagne, j'avais vu les enfants blonds souriants, les soldats aidant les vieilles dames à traverser la rue..., j'avais vu l'ordre tranquille. Brusquement j'étais en présence de l'autre face de l'ordre, c'est-à-dire ce désordre extraordinaire, souterrain. [...] Ainsi [...], je m'aperçois que sa face cachée, c'est la folie criminelle, l'horreur, le cauchemar. Le génocide n'est pas une idée  raisonnable, c'est une idée de fous. Voilà la découverte qui me pousse à écrire et mes livres sont faits de ça : la lutte entre l'ordre et le désordre. [...] Je me doutais bien, depuis longtemps, que je n'étais pas tout à fait  normal, mais je découvre alors que les imageries sado-masochistes sont indispensables à mon fonctionnement génital. De cette découverte, je vais faire des livres. (5)
1951-1954. Rencontre pendant l'été 51 Catherine Rstakian, lors d'un voyage en Turquie organisé pour les étudiants :  C'était Gare de Lyon, à Paris. Elle se tenait dans l'embrasure d'une portière ouverte, à l'entrée d'un wagon en partance vers le Simplon et l'Orient. [...] J'ai appris bientôt qu'elle sortait de France pour la première fois : c'est l'aventure qui commençait..., notre aventure, sans qu'elle le sache. (6)
Le manuscrit des Gommes est remis à Georges Lambrichs (1952), qui le donne à Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit. La collaboration entre Robbe-Grillet et les Éditions de Minuit se double d'une amitié entre Jérôme Lindon et l'auteur, qui durera près de cinquante ans. Commence à écrire dans la revue Critique, et entre à l'Assemblée permanente des présidents de chambres d'agriculture, à Paris, grâce à Jean Piel. Les Gommes (prix Fénéon) paraissent aux Éditions de Minuit en 1953, sans grand retentissement, mis à part l'intérêt qu'y portent Jean Cayrol (Revue de la pensée française, vol. 12, n°6, juin 1953) et Roland Barthes ( Littérature objective, Critique, juillet-août 1954). Robbe-Grillet perd son emploi aux chambres d'agriculture. Participe activement aux rencontres littéraires de Royaumont (avril 1954).
1955-1956. Devient lecteur, en janvier 1955, aux Éditions de Minuit. Il deviendra rapidement le conseiller littéraire de Jérôme Lindon et occupera cette fonction pendant trente ans. Publie, chez le même éditeur, Le Voyeur, qui obtient le prix des Critiques grâce au soutien de Georges Bataille, Jean Paulhan et Maurice Blanchot. Barthes et Blanchot écrivent des articles élogieux, respectivement dans CritiqueLittérature littérale, Critique, septembre-octobre 1955) et dans la N.R.F ( Notes sur un roman, N.R.F., n°31, juillet 1955). Robbe-Grillet obtient la bourse de la fondation Del Duca et commence à écrire dans L'Express (série de neuf articles  La littérature d'aujourd'hui (7)) Ils sont à l'origine de Pour un Nouveau Roman, qui paraît en 1963.
Le Voyeur fait grand bruit, provoque des animosités violentes et connaît une bonne vente. Rencontre (été 1956) Bruce Morrissette, qui contribuera à créer sa rapide notoriété aux États-Unis.  Universitaire américain spécialiste des faux Rimbaud, venu à Paris de Saint-Louis, Missouri, pour la sortie d'un gros volume d'érudition consacré à La Chasse spirituelle [...] Morrissette, m'ayant par hasard entendu parler de mon livre dans une émission radiophonique, a cherché à me rencontrer. [...] À deux ou trois années de là, Morrissette, de nouveau en France, m'a demandé s'il pouvait être reçu à Brest, dans cette demeure maternelle de Kerangoff dont je lui avais parlé. [...] Au bout de quelques jours, il m'a communiqué sa décision de partir, m'assurant que son séjour était pour lui très positif : il avait vu ce qu'il cherchait. J'ai demandé de quoi il pouvait bien s'agir. Bruce Morrissette m'a répondu très simplement : avant de se consacrer tout à fait à mon œuvre, il voulait être sûr que j'étais un authentique grand écrivain ; or les génies ont eu nécessairement une mère exceptionnelle ; il savait à présent que la mienne l'était. (8)
1957-1959. Publie La Jalousie aux Éditions de Minuit (1957).  Quand, dans la presse, on parlait de moi à tout propos, on ne me lisait presque pas. En 57, année de sa parution, on a dû vendre moins de 500 exemplaires de La Jalousie, pour l'ensemble des lecteurs de langue française. L'année suivante, on en a vendu peut-être 600... Maintenant, bon an, mal an, on en vend cinq ou six mille exemplaires. Si on fait le total depuis sa sortie, le livre n'est pas ce qu'on appelle un best-seller, dont la vente est rapide, mais c'est un  long-seller, qui a largement dépassé les best-sellers de l'époque. (9)
Épouse (octobre 1957) Catherine Rstakian, auteur, sous le pseudonyme de Jean de Berg, de L'Image (Éditions de Minuit, 1956, aussitôt interdit par la censure de Michel Debré) et, sous celui de Jeanne de Berg, de Cérémonies de femmes, une trentaine d'années plus tard (Éditions Grasset, 1985). Robbe-Grillet écrit, sous le pseudonyme de Pauline Réage puis sous les initiales P.R, la préface de L'Image. Participe à la création du Prix Médicis en 1958. Dans le labyrinthe aux Éditions de Minuit (1959) obtient un bon succès. Effectue plusieurs voyages en 1957 et 1959 en Allemagne pour des colloques et conférences.
1960. Signe le Manifeste des 121, avec Jérôme Lindon.  L'engagement politique de l'écrivain, j'ai souvent expliqué ce que j'en pensais, c'est-à-dire ceci : je peux avoir une vie politique, lutter pour telle ou telle cause dans ma vie de citoyen, ça ne veut pas du tout dire que je puisse - ou que je doive - mettre mes œuvres au service de cette cause. La révolution que doit tenter chaque artiste est une révolution des propres formes de sa pratique. [...] Mais l'artiste peut aussi user de son poids social : cela donne, par exemple, le Manifeste des 121, au moment de la guerre d'Algérie ; j'ai signé ce manifeste avec la conviction que, si un certain nombre d'intellectuels considérés comme ayant quelque importance [...] si ces gens connus du public signaient un manifeste de suspicion envers le travail de l'armée française en Algérie, cela pouvait avoir un certain poids. (10). Écrit le scénario et les dialogues de L'Année dernière à Marienbad, réalisé par Alain Resnais.
1961. Participe en février à une tournée en Angleterre, organisée par l'éditeur anglais du Nouveau Roman, John Calder, en compagnie de Marguerite Duras et Nathalie Sarraute.
Durant l'été, Alain et Catherine Robbe-Grillet sont victimes d'un accident d'avion. Ils continuent cependant leur voyage pour la préparation d'un film au Japon, qui ne sera jamais tourné. Au retour, arrêt à Hong-Kong, origine de La Maison de rendez-vous. Puis arrêt à Téhéran, où vit la famille paternelle de Catherine Robbe-Grillet. L'Année dernière à Marienbad obtient le Lion d'or au Festival de Venise. Les Éditions de Minuit publient le ciné-roman du film.
1962-1964. Publie Instantanés, seules nouvelles de son œuvre à ce jour, aux Éditions de Minuit (1962) puis Pour un nouveau roman (1963), recueil à visée polémique, reprenant et combinant différents articles parus dans L'Express, La Nouvelle Nouvelle Revue Française, France Observateur, Critique et la Revue de Paris entre 1953 et 1962.  Ayant signalé l'impact, la nécessité polémique, me permettra-t-on d'appeler aussi humour cette différence radicale que j'ai toujours faite entre mes romans et films d'une part, et d'autre part mes articles de combat ?[...]
Ainsi ma vaillance anti-humaniste, qui rayait allégrement le déclin et la mort d'un trait de plume, ne s'accompagnait pas volontiers alors de sa nécessaire antithèse, qu'il fallait rechercher seulement dans mes œuvres de création. Je ne peux pas dire que je le regrette. Comme je l'ai fait remarquer à Pierre Boulez (terroriste souriant, lui aussi, d'une remarquable efficacité didactique) lors du récent colloque organisé au Centre Pompidou par Umberto Eco, le simplisme vertueux, angélique, de nos discours théorisants des années 55 à 75, tout en créant des malentendus graves dans le public, a d'autant plus largement contribué à leur diffusion. Mais à quoi bon, direz-vous, diffuser des malentendus ? Eh bien, parce qu'il est probablement impossible de divulguer autre chose concernant les œuvres fortes au moment de leur parution, à cause de leur nouveauté trop abrupte et à cause de leur complexité, de leurs contradictions internes. Il n'y a pas de bien-entendu, dit-on en informatique, en dehors de ce que savait déjà le destinataire du message, ou du moins ce dont la probabilité était déjà très forte pour lui. (11)
Premier voyage en Amérique Latine en janvier 1962 pour des conférences sur le Nouveau Roman.
Achat du château de Mesnil-au-grain, en Normandie (1963).
La même année, débuts de Robbe-Grillet réalisateur avec L'Immortelle (prix Louis Delluc), tourné à Istanbul, en décor naturel, avec Jacques Doniol-Valcroze et Françoise Brion. L'avance sur recettes a été obtenue, contre l'avis de la commission chargée de l'attribuer, grâce à André Malraux. Les Éditions de Minuit en publient le ciné-roman. La sortie du film en salles est un échec.
Participe à un congrès organisé par l'Union des Écrivains soviétiques, à Leningrad (4-13 août 1963) en compagnie de Nathalie Sarraute et Jean-Paul Sartre. Sont également présents Simone de Beauvoir, Bernard Pingaud, Tibor Déry et Ilya Ehrenburg.  Bernard Pingaud, devenu secrétaire de rédaction des Temps modernes, a prononcé du haut de la tribune le discours précisant la position française : Sartre s'était fourvoyé après la Libération en voulant créer une sorte de sociologie romanesque existentialiste, il y avait donc bientôt renoncé, et le véritable roman existentiel, dont il posait jadis une des premières pierres, se trouvait aujourd'hui incarné par le Nouveau Roman. Dans la salle, notre chef de délégation approuvait avec une ostentation paternelle. À côté de lui, la duchesse restait de pierre, conservant sur son visage sévère aux lèvres pincées, etc. [...] Dans son ardent désir de faire plaisir aussi à nos hôtes, Sartre se montrait d'ailleurs capable dès le lendemain, dans une longue et brillante improvisation en ouverture d'un somptueux casse-croûte mondain, caviar, vodka, esturgeon fumé, de démontrer que le Nouveau Roman et le réalisme socialiste revenaient pratiquement à la même chose... Du moins, si j'ai bien suivi les détours de sa dialectique. Et l'on songeait alors à la phrase de Boris Vian :  Comment ne pas admirer un tel homme, capable de dire n'importe quoi sur n'importe quel sujet ?  J'appréciais en tout cas la prouesse, aussi émerveillé que devant un danseur de corde défiant les lois de l'équilibre. (12)
Après un voyage au Portugal, participe à la décade de Cerisy sur  Le temps  (1964). La même année, effectue une vaste tournée de conférences dans cinquante universités aux États-Unis.
1965-1969. La Maison de rendez-vous aux Éditions de Minuit (1965), recueille la faveur d'un lectorat nombreux et ravi. Le volume est édité en 1972 à I"U.G.E, dans la collection  10-18, préfacé par Franklin J. Matthews. Alain Robbe-Grillet révèle, dans Le Voyageur (Éditions Christian Bourgois, octobre 2001), que l'universitaire australien n'est autre que l'auteur lui-même, ayant forgé un pseudonyme qui rappelle les noms des différents héros de ses livres ou de ses films (Frank, Jean, Matthieu).
Juré au Festival de Cannes sous la présidence d'Elizabeth Taylor.
Sortie de Trans-Europ-Express (1966), tourné en décor naturel à Paris et à Anvers, avec Jean-Louis Trintignant, Marie-France Pisier, Catherine Robbe-Grillet et l'auteur lui-même.  Paradoxalement, cette histoire érotico-policière constamment subvertie, tordue, désarticulée, a obtenu un immédiat et très net succès lors de sa sortie parisienne. Plusieurs critiques importants qui n'appartenaient à aucune chapelle, tel le bon Jean-Louis Bory, n'avaient pas hésité à vanter les mérites insolites d'une pareille gageure : le film leur paraissait excitant, vif, joyeux, et ils le clamaient bien haut sur trois colonnes, sous de grandes photos montrant la jolie Marie-France gracieusement enchaînée à son lit de cuivre dans une petite robe en lambeaux. Je ne suis pas sûr, cependant, que le public assez large qui remplissait les salles ait suivi dans tous ses dédales et apories les diverses aventures, entre autres, de la clef du casier de consigne, ni celles du paquet de cordes trimbalé par Trintignant... [...] le jeu à la fois outré, imprévu et subtil de Jean-Louis Trintignant a sans aucun doute concouru pour une large part à ma réussite. Mais il est probable que la cohorte de jolies filles (plus ou moins déshabillées) offertes dans leurs chaînes, le vieux mythe de l'esclave sexuelle promise aux pires caprices masculins, le fantasme du viol et des sévices amoureux ont, davantage encore, joué en ma faveur pour attirer les gynéphiles à l'affût. Devrais-je en avoir honte ? J'avoue qu'il n'en est rien : pour une fois que je partage un de mes goûts personnels avec le bon peuple ! (13) C'est le début de la collaboration entre Robbe-Grillet et Trintignant, qui durera dix ans.
Tournage de L'Homme qui ment (1967) dans les Hautes Tatras slovaques avec Jean-Louis Trintignant. La sortie au printemps 68 est un échec remarquable.
Lucien Deroisy réalise une adaptation cinématographique des Gommes, avec Françoise Brion, sur un scénario de René Micha. Robbe-Grillet joue un petit rôle dans Je t'aime, je t"aime, d'Alain Resnais. Juré, en 1969, au festival de Copacabana sous la présidence de Josef von Sternberg. La même année, tournage de L'Éden et après à Bratislava et à Djerba. Le film est conçu selon un principe de sérialité qui sera mal perçu par le public, lors de sa sortie, en 1971, à l'inverse de la performance de Catherine Jourdan. En 1972, Robbe-Grillet monte une version anagrammatique de L'Eden et après, N a pris les dés, pour la télévision, qui sera diffusée sur FR3 en 1975.
1970-1972. Projet pour une révolution à New York aux Éditions de Minuit (1970)
Sortie, chez Laffont, de deux livres en collaboration avec David Hamilton : Rêves de jeunes filles (1970) et Les Demoiselles d'Hamilton (1972). C'est le début d'une série d'ouvrages conçus avec d'autres artistes, qui se poursuivra jusqu'à la fin des années 1970. Participe (20-30 juillet 1971) au colloque  Nouveau Roman : hier, aujourd'hui, organisé par Raymond Jean, Jean Ricardou et Françoise van Rossum-Guyon à Cerisy-la-Salle. L'ensemble des communications est publié à l'U.G.E, en 1972, dans la collection  10-18  ; le texte de Robbe-Grillet porte le titre :  Sur le choix des générateurs (14)
Entame une carrière d'enseignant aux États-Unis, sollicité par Tom Bishop, à la New York University (1972).  Enseigner ses propres romans et films, cela fait sans aucun doute partie de ce qu'on nomme ici les performing arts, les arts de la scène, de la représentation vivante. Non seulement l'auteur doit alors assumer pleinement ses œuvres – ce qui est déjà monstrueux – avec à peine la distance critique admise pour des images ou des textes qu'il a produits il y a vingt ans et plus (distance infime, en somme comparable à celle marquée par un bon acteur de théâtre face au drame qu'il interprète), mais encore lui faut-il exhiber aux yeux de tous le physique reconnu de l'emploi, c'est-à-dire une forte présence stéréotypée : une véritable tête d'écrivain. Le même déconcertant problème se pose aujourd'hui, du reste, pour n'importe quel romancier, essayiste ou philosophe. Toute son œuvre écrite se verra bientôt située dans cette double perspective mondaine, dérisoire : avoir une tête, saisissable par l'objectif, et savoir parler devant un micro. Il y a quelque chose d'irritant pour un homme de plume, de ratures et de solitude, à se voir sans cesse, désormais, placé sous les feux de la rampe, réduit à son image sur la couverture du livre (ou sur une bande) et à son bavardage dans les journaux, à la radio, sur les écrans de télévision. Il a envie de crier aux lecteurs-en-diagonale, à tous les auditeurs-spectateurs distraits : c'est par mes écrits que je m'adresse à vous, évitez donc de vous intéresser trop exclusivement à ma barbe, à mes mimiques, à mes boutades. Quittez le sot espoir de me découvrir plus sincère, plus intéressant, plus personnel, plus vrai dans ces intervious hâtifs (encore plus truqués s'ils sont reproduits dans la presse, puisqu'ils y ont perdu par surcroît l'ouverture et la légèreté de la parole) que dans des pages longuement, patiemment, laborieusement forgées. L'auteur, c'est l'être qui n'a pas de visage, dont la voix ne peut passer que par l'écriture et qui " ne trouve pas ses mots ” (15). RobbeGrillet enseignera ensuite tous les deux ans à la NYU, jusqu'en 1997.
1974-1975. Robbe-Grillet tourne coup sur coup deux films qui mettent en scène les fantasmes sado-érotiques qu'il n'a cessé d'explorer, et qui lui valent un surcroît d'audience.
Glissements progressifs du plaisir (tourné en décor naturel à Paris et Carteret), avec Anicée Alvina (âgée de dix-sept ans), Olga Georges-Picot, Jean-Louis Trintignant, Michael Lonsdale et Jean Martin. Le film est une variation sur La Sorcière de Michelet ; attaqué par les féministes en France, il est condamné pour outrage aux mœurs et pornographie en Italie. Les copies doivent en être brûlées.  Le texte de ma condamnation, après une référence inévitable à Benedetto Croce, dit en substance : " Un artiste a le droit de montrer des scènes déshabillées, voir impudiques, mais à la condition expresse que ces scènes soient justifiées par les nécessités de l'intrigue. Nous avons vu le film du sieur Grillet, et nous n'avons absolument rien compris à l'intrigue, qui ne comporte aucune nécessité dans l'enchaînement des scènes. Les nombreux passages déshabillés qu'il contient ne sont donc que de la simple pornographie. ” Quod erat demonstrandum. [...] Le plus drôle est que, pour clore l'affaire, Glissements progressifs sera condamné au bûcher : destruction par le feu en place publique de toutes les copies, ainsi que du négatif italien. Mon lecteur se souvient peut-être que la scène du bûcher figurait déjà dans le film, ainsi que celle où le magistrat – après le prêtre – avoue sa faiblesse face à la sorcière. (16) Les Éditions de Minuit en publient le ciné-roman.
Le Jeu avec le feu, avec Anicée Alvina, Philippe Noiret, Jean-Louis Trintignant et Sylvia Kristel sort en 1975. Robbe-Grillet y transforme l'Opéra Garnier en bordel de luxe, dans lequel de très jeunes filles se prêtent aux fantaisies sado-érotiques de clients bien plus âgés.
Publie Construction d'un temple en ruines à la déesse Vanadé, avec des eaux-fortes et pointes sèches de Paul Delvaux, aux Éditions du bateau-Lavoir (1975). Assiste et participe au colloque de Cerisy,  Robbe-Grillet : analyse, théorie  (29 juin-8 juillet 1975), sous la direction de Jean Ricardou (les communications sont publiées en 1976 à l’U.G.E., dans la collection  10-18 ). Juré au festival de Téhéran sous la présidence de Rouben Mamoulian.
1976-1978. Réalise trois ouvrages où interviennent d'autre artistes : La Belle captive (Bibliothèque des Arts, 1976, avec des tableaux de Magritte), Temple aux miroirs (Seghers, 1977, avec des photographies d'Irina Ionesco) et, en collaboration avec Robert Rauschenberg, Traces suspectes en surface, (paru en 1978, l'ouvrage reprend trois chapitres de Topologie d'une cité fantôme, publié aux Éditions de Minuit en 1976). En 1977, tournée de conférences au Brésil, depuis l'Amazonie jusqu'au Rio Grande do Sul (16 états). Souvenirs du triangle d'or et Un régicide aux Éditions de Minuit (1978). Traversée du Continent par le Transibérien. Conférences au Japon et en Corée. Les Éditions du Seuil annoncent, pour 1979, la parution d'un Robbe-Grillet par lui-même (prévu pour la collection  Écrivains de toujours ). La prépublication en paraît dans le n°31 de la revue Minuit. Le projet, abandonné, donnera naissance aux Romanesques. Trimestres universitaires à l'UCLA (Los Angeles, Californie).
1979-1983. Tournée de conférences au Maroc, de Tanger jusqu'à Marrakech. Participation au colloque de Cerisy  Sartre aujourd'hui  (1979). À partir de 1980, directeur du Centre de sociologie de la littérature de l’Université de Bruxelles (jusqu'en 1987). Tournée de conférences dans tout le Mexique. Publication du Rendez-vous (1981), en collaboration avec l'universitaire américaine Yvonne Lenard (livre à visée pédagogique, dans lequel la trame narrative donne lieu à des mises au point grammaticales ainsi qu'à des exercices, pour des étudiants américains souhaitant se perfectionner en Français). Cet ouvrage, augmenté d'un prologue et d'un épilogue, donne naissance à Djinn, publié aux Éditions de Minuit. Conférences dans tout le Canada, depuis la Nouvelle Écosse jusqu'à Vancouver.
Réalisation de La Belle captive (1982) avec Gabrielle Lazure, Cyrielle Claire, Daniel Mesguish et Daniel Emilfork.
Nombreux déplacements aux États-Unis (colloque Nouveau Roman à la NYU, Washington, Boston), pour des séminaires ou des conférences (1982), ainsi qu'en Espagne et en Belgique (1983). Joue (20-21 octobre 1983) dans Freshwater, de Virginia Woolf, à New York, aux côtés notamment de Nathalie Sarraute et Eugène Ionesco. Enseigne à Edmonton (Alberta).
1984-1994. Publie, aux Éditions de Minuit, Le Miroir qui revient premier tome des Romanesques (1984) et marque l'acte de naissance du concept de Nouvelle Autobiographie. Il s'oppose aux théories de Jean Ricardou (en réaffirmant sa position d'auteur contre le primat du texte seul) ainsi qu'aux principes énoncés par Philippe Lejeune dans Le Pacte autobiographique.  [... ] à l'époque où la théorie ricardolienne (de l'absence de l'auteur dans le livre ) commençait à s'instaurer, je me suis dit qu'eh bien ! maintenant j'allais, moi, parler de l'auteur. On a beau évoquer le  texte, la  textualité ... je suis aussi, dans une certaine mesure, un auteur, écrivain. [... ] Et puis, sept ans après, je me suis remis au travail. C'était l'année dernière au cours d'un de mes longs séjours outre Atlantique. Je me rends compte alors que ma revendication du rôle de l'auteur dans le texte va tragiquement dans le sens du vieux discours hégémonique restauré, comme si j'apportais moi-même de l'eau au moulin des anti-modernes qui redressent la tête. J'étais donc dans une situation paradoxale très excitante. Par ailleurs, je m'apercevais que le livre sur lequel je travaillais n'était pas tout à fait une autobiographie, ni tout à fait un  mode d'emploi . On y trouvait un peu des deux. Il est incontestable que les souvenirs d'enfance jouent dans une œuvre un rôle déterminant. Mais j'avais envie, aussi, de théoriser mes rapports à ces souvenirs : mes joies, mes peurs d'enfant... Théoriser, c'est-à-dire voir comment ceux-ci peuvent devenir ou ne pas devenir de la littérature. (17) Grande tournée de conférences au Japon et en Chine. En 1985, enseigne à Gainesville (Floride).
Président du jury au Festival de Venise en 1986. Tournée de conférences autour du monde (Indonésie, Australie, Nouvelle Zélande, Nouvelle Calédonie, Tahiti, Los Angeles.) La même année, enseigne à Davis (Californie) et à l'université de Saint-Louis (Missouri), où il assurera quatre séries de cours (de 1986 à 1992). Angélique ou l'enchantement est publié aux Éditions de Minuit en 1987. Cours à l'université de Greensboro (Caroline du Nord). Juré, en 1992, au festival de Taormina sous la présidence de Samuel Fuller. Les Derniers jours de Corinthe, dernier tome des Romanesques, parait aux Éditions de Minuit en 1994.
1995-1997. Repérages de film aux Seychelles, à Hong-Kong et Macao, au Viet-Nam, au Cambodge. Un bruit qui rend fou (1995) sera en définitive tourné en décor naturel sur l'île d’Hydra et coréalisé avec Dimitri de Clerq, avec Arielle Dombasle, Fred Ward et Charles Torjman. Président du jury au festival de Gramado (Brésil). En 1996, grande tournée de conférences en Suède et Norvège. Conférences au Japon. Président du jury au festival de cinéma africain (Milan). En 1997, Président du jury du Festival international de Cinéma de Mar del Plata, en Argentine, et du festival de Madrid. Conférences à Taïwan et en Corée, à l'occasion de la publication de ses œuvres complètes en coréen et en chinois classique.
1998-2001. Voyage en Chine du Sud, à l'occasion de la publication de ses œuvres complètes, à Canton, en chinois continental modernisé. Rétrospective (15 septembre-11 octobre 1998) de ses films à la galerie du jeu de Paume. Confie à l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine (IMEC) l'intégralité de ses archives. Voyage au Liban (mars 1999) pour un colloque, organisé conjointement par l'IMEC et le Centre Georges Pompidou, sur  L'amour de la langue  (musée Nicolas Sursock, Beyrouth). Joue le rôle d'Edmond de Goncourt dans Le Temps retrouvé, d'après Proust, mis en scène par Raul Ruiz (2000). Publication simultanée d'un numéro spécial de Critique consacré à Alain Robbe-Grillet, de La Reprise (roman) aux Éditions de Minuit et du Voyageur (textes, causeries et entretiens, 1947-2001) chez Christian Bourgois (octobre 2001).
2002-2008. Inauguration de l’exposition  Alain Robbe-Grillet, le voyageur du Nouveau Roman  réalisé par L’IMEC à l’abbaye aux Dames de Caen et publication du catalogue (chronologie illustrée). Publication de C’est Gradiva qui vous appelle (ciné-roman) aux Éditions de Minuit. Le film paraîtra en mai 2007.
En mars 2004, Alain Robbe-Grillet est élu à l’Académie française, au fauteuil de Maurice Rheims. Il meurt en février 2008. 
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(1). Entretien avec Jacques Henric, Art Press, n°88, décembre 1984, repris dans Le Voyageur, Bourgois, 2001, p. 447.
(2). Le Miroir qui revient, Minuit, 1985, pp. 48-49.
(3). Obliques, numéro consacré à Alain Robbe-Grillet, n°16-17, 1978, repris dans Le Voyageur, pp. 21-39.
(4). Un régicide, Minuit, 1978, pp. 7-8.
(5). Entretien avec Jacques Henric, Art Press, repris dans Le Voyageur, pp. 445-446.
(6). Les Derniers jours de Corinthe, Minuit, 1994, p. 15.
(7).  Il écrit comme Stendhal...,  Pourquoi la mort du roman ?,  L'écrivain lui aussi doit être intelligent, Les Français lisent trop,  Littérature engagée, littérature réactionnaire,  Réalisme et révolution,  Pour un réalisme de la présence,  Kafka discrédité par ses descendants,  Le réalisme socialiste est bourgeois .
(8). Le Miroir qui revient, pp. 193-195
(9). Entretien avec Jacques Henric, Art Press, repris dans Le Voyageur, p. 440.
(10). Extrait de  L'Invité du lundi, émission de France Culture consacrée à Robbe-Grillet, février 1977, repris dans Obliques, p. 41.
(11). Angélique, ou l’enchantement, Minuit, 1988, p. 167.
(12). Les Derniers jours de Corinthe, pp. 186-187.
(13). Angélique, ou l’enchantement, pp. 188-189.
(14). Le Voyageur, p.115.
(15). Angélique, ou l’enchantement, pp. 29-30.
(16). Angélique, ou l’enchantement, p. 204
(17). Entretien avec Jacques Henric, Art Press, 1984, repris dans Le Voyageur, p. 443.

(Chronologie établie par Emmanuelle Lambert (IMEC) ; une version réduite de cette chronologie a paru dans le dossier  Alain Robbe-Grillet  du Magazine littéraire, n°402, d'octobre 2001).


Alain Robbe-Grillet par lui-même.
 Alain Robbe-Grillet, ingénieur agronome, cinéaste et romancier, est né à Brest le 18 août 1922 dans ce qu'il est convenu d'appeler une famille modeste, bien que la modestie n'ait guère appartenu au quant-à-soi de parents trop marqués par l'esprit de clan, libres-penseurs, insoumis, anarcho-monarchistes, portant une même condamnation sans appel contre l'armée, la religion et la démocratie parlementaire.
Après les études classiques des humanités gréco-latines, il se spécialise dans les mathématiques et la biologie, pour entrer à l'Institut national agronomique dont il est diplômé en 1945. Il occupe alors pendant sept ans, avec intérêt mais sans réel enthousiasme, diverses fonctions au sein d'organismes officiels de recherche, dans les domaines, entre autres, de la prévision statistique et de la pathologie végétale. Brusquement, il se met à la construction d'un récit, hors normes, dont le héros se débat au sein d'un espace et d'un temps détraqués.
Sans s'inquiéter du refus de ce premier roman (Un régicide) par plusieurs éditeurs parisiens, il abandonne bientôt tout à fait la voie confortable d'une carrière, prometteuse, pour se consacrer à la lente écriture de livres qui, assure Gaston Gallimard, ne correspondent à aucune espèce de public. Son second roman paraît cependant aux éditions de Minuit, maison clandestine fondée sous l'Occupation, dont Jérôme Lindon entend maintenir l'idéal de résistance aux idées reçues.
Mais c'est seulement deux années plus tard que la parution du Voyeur rompt le silence prudent et consterné de la critique au pouvoir. Cette fois-ci, elle se déchaîne, allant jusqu'à réclamer contre l'auteur la correctionnelle et l'asile de fous, tandis que Bataille, Barthes, Blanchot prennent son parti avec éclat. Robbe-Grillet devient conseiller littéraire des éditions de Minuit et le restera pendant vingt-cinq ans.
Avec Lindon, il y réunit sous l'étoile bleue quelques romancières et romanciers dont il se sent frère, tous fort jaloux de leur indépendance, souvent plus âgés que lui mais aussi peu orthodoxes, imposant ainsi l'idée d'un mouvement littéraire : le Nouveau Roman. Comme il publie en même temps dans la presse de brefs articles sur la littérature, qui font scandale, on lui attribuera même, à tort sans aucun doute, les titres plus ou moins malveillants de chef d'école et de pape.
Aussitôt s'installe à son sujet une rumeur absurde (il prétend, dit-on, chasser l'homme du récit) qui, tout en le plaçant sur le devant de la scène, va détourner de lui la plupart des lecteurs potentiels, si bien que La Jalousie en 1957 est un remarquable échec commercial, qui n'empêchera d'ailleurs pas ce livre d'être bientôt traduit en une trentaine de langues. Célèbre dans le monde entier, mais, en fait, très peu connue, l'œuvre va donner lieu dès lors à un discours critique considérable, soit vivement hostile, soit enthousiaste, soit sereinement universitaire, qui la couvrira d'interprétations variées et antinomiques.
Datent en particulier de cette époque un certain nombre de contresens tenaces, parmi lesquels il faut citer le mythe de l'objectivité (alors que Robbe-Grillet revendique depuis le début une subjectivité totale) et la primauté absolue du regard (alors que la vue est sans cesse chez lui mise en question par l'oreille). Mais de tels malentendus ne sont pas le fruit du hasard, puisqu'il s'agit d'une écriture irréconciliée, contradictoire et en lutte contre elle-même.
Du milieu des années 60 à la fin des années 70 (depuis La Maison de rendez-vous jusqu'aux Souvenirs du Triangle d'Or), ce monde instable va exploser en des configurations mobiles encore plus déroutantes, aggravées d'une provocation sexuelle fort peu nobélisable. Mais, paradoxalement, l'énergie du texte, sa force poétique, son humour, y seront beaucoup mieux perçus et un véritable public se constituera peu à peu. La petite dizaine de films que Robbe-Grillet a réalisés durant cette période, bien qu'accueillis avec hargne par les cinéphiles professionnels, y ont sans doute aussi contribué.
Les années 80 voient ce public encore accru par des expériences nouvelles, avec Djinn et les Romanesques, où l'auteur mêle son univers de fantasmes à transformations, de labyrinthes sans issue, à des éléments ouvertement donnés comme autobiographiques.
Depuis une vingtaine d'années, préférant développer son activité théorique par la voie plus souple du discours oral et du dialogue, Robbe-Grillet donne d'une façon régulière à des étudiants avancés de plusieurs universités américaines (principalement New York University à New York et Washington University à Saint Louis, Missouri) des cours sur le Nouveau Roman et ses antécédents littéraires. 

(Notice rédigée en 1988. Parue dans Le Dictionnaire : littérature française contemporaine, publié sous la direction de Jérôme Garcin aux Éditions François Bourin en 1988, et dans la réédition augmentée de cet ouvrage publiée sous le titre Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française : par eux-mêmes, aux Éditions Mille et une nuits en 2004).

Bibliographie (extraits) :
* Les Gommes, roman (Minuit, 1953).
* Le Voyeur, roman (Minuit, 1955).
* La Jalousie, roman (Minuit, 1957).
* Dans le labyrinthe, roman (Minuit, 1959).
* L’Année dernière à Marienbad, ciné-roman (Minuit, 1961).
* Instantanés, nouvelles (Minuit, 1962).
* L’Immortelle, ciné-roman (Minuit, 1963 ; 2003).
* Pour un nouveau roman, essai (Minuit, 1963).
* La Maison de rendez-vous, roman (Minuit, 1965).
* Projet pour une révolution à New York, roman (Minuit, 1970).
* Rêves de jeunes filles, photographies de David Hamilton (Robert Laffont, 1970).
* Les Demoiselles d’Hamilton, photographies de David Hamilton (Robert Laffont, 1972).
* Glissements progressifs du plaisir, ciné-roman (Minuit, 1974).
* Construction d’un temple en ruines à la déesse Vanadé, avec des eaux-fortes et pointes sèches de Paul Delvaux (Le Bateau-Lavoir, édition limitée, 1975).
* Topologie d’une cité fantôme, roman (Minuit, 1976).
* La Belle captive, avec des illustrations de René Magritte (Bibliothèque des Arts, édition limitée, 1976).
* Temple aux miroirs, photographies d’Irina Ionesco (Seghers, 1977).
* Souvenirs du triangle d’or, roman (Minuit, 1978).
* Un régicide, roman (Minuit, 1978).
* Traces suspectes en surface, lithographies originales de Robert Rauschenberg (New York, édition limitée, 1978).
* Pourquoi j’aime Barthes (Christian Bourgois, hors commerce, 1978, nouvelle édition 2009).
* Djinn, roman (Minuit, 1981).
* Titus-Carmel (Maeght,  Derrière le miroir  243, 1981).
* Le Miroir qui revient. Romanesques I (Minuit, 1985).
* Angélique ou L’enchantement. Romanesques II (Minuit, 1988).
* Georges Segal, invasion blanche. Sculptures (La Différence, 1990).
* Les Derniers jours de Corinthe. Romanesques III (Minuit, 1994).
* La Reprise, roman (Minuit, 2001).
* Le Voyageur. Textes, causeries et entretiens, 1947-2001 (Bourgois, 2001 ; Le Seuil,  Points  n°1065, 2003).
* C’est Gradiva qui vous appelle, ciné-roman (Minuit, 2002).
* Erotic Dream Machine. Entretiens sur le cinéma avec Anthony Fragola et Roch Smith. Édition française de The Erotic Dream Machine. Interviews with Alain Robbe-Grillet on his films, Carbonale and Edwardsville, Southern Illinois University Press, 1992 (P.O.L., 2002)
* Préface à une vie d’écrivain. Entretiens (France Culture / Le Seuil, 2005).
* Scénarios en rose et noir. 1966-1983 (Fayard, 2005).
* Dossier de presse. Les Gommes et Le Voyeur (I.M.E.C. / U.G.E.,  10-18, 2005).
* Un roman sentimental (Fayard, 2007).
* La Forteresse. Scénario pour Michelangelo Antonioni (Minuit, 2009).

Filmographie :
* L’Année dernière à Marienbad, scénario et dialogues d’Alain Robbe-Grillet, réalisation d’Alain Resnais (1961).
* L’Immortelle (1963).
* Trans-Europ-Express (1966).
* L’Homme qui ment (1968).
* L’Éden et après (1971)
* N a pris les dés, version anagrammatique de L’Éden et après (1972).
* Glissements progressifs du plaisir (1974).
* Le Jeu avec le feu (1975).
* La Belle captive (1982).
* Un bruit qui rend fou, co-réalisé avec Dimitri de Clerq (1995).
* C’est Gradiva qui vous appelle (2006).

* Alain Robbe-Grillet. Œuvres cinématographiques, édition vidéographique critique réalisée par François Jost et Domonique Lhoteau (Ministère des Relations extérieures, 1982).

* Rôle d’Edmond de Goncourt dans Le Temps retrouvé, d’après Proust, mis en scène par Raúl Ruiz.