Essais / Hors collections


Jean Dubuffet

Bâtons rompus


1986
96 pages
ISBN : 9782707310859
13.70 €


Au cours du second semestre 1976, Jean Dubuffet eut de nombreuses conversations sur son travail avec Marcel Péju, lequel en établit ensuite une transcription. Mais Jean Dubuffet s’opposa à sa publication : dans son esprit, il s’agissait seulement d’une ébauche en vue de la préparation d’entretiens plus élaborés.
Cependant, il autorisa en 1980 Jacques Berne à mettre ces textes au net et, quelques mois plus tard, il s’en inspira pour rédiger lui-même une série d’entretiens fictifs. Ce sont ces pages, regroupées à l’origine sous le titre Questionnaire à bâtons rompus qui constituent les cent quatre premiers numéros du présent volume.
À la mort de Jean Dubuffet, en mai 1985, on trouva le manuscrit sur sa table, pourvu du titre, abrégé, de Bâtons rompus et augmenté, selon sa propre expression, d’un “ train de rallonge ”, rédigé en mai 1983 et en avril 1984.

Gilbert Lascault (Le Monde, 5 décembre 1986)

Fascinant Jean Dubuffet
Plusieurs livres – ou guides – pour suivre dans ses explorations l’un des peintres les plus dépaysants.
 
 Aujourd’hui, un peu plus d’un an après la disparition de Jean Dubuffet (mort le 12 mai 1985), sa peinture nous apparaît comme l’une des plus fascinantes, des plus perturbantes du XXe siècle. La publication simultanée de plusieurs livres oblige à constater l’extraordinaire diversité, le joyeux foisonnement de l’œuvre de celui que Max Loreau a nommé “ un esprit sauteur ”.
Constamment, mais par des moyens multiples et souvent contradictoires, Jean Dubuffet nous aide à nous dépayser, à nous métamorphoser, à découvrir de nouvelles jouissances, de nouvelles façons de percevoir, de nouvelles logiques. À juste titre, dans son livre récent, Michel Thévoz s’efforce de mettre en évidence les convergences entre ce qu’il nomme “ la nouvelle imagination scientifique ” du XXe siècle et certains travaux du peintre (Dubuffet, Skira). Il évoque alors les notions d’ensembles flous, de catastrophes, de structures dissipatives. En 1978. Jean Dubuffet lui-même, regardant ses Théâtres de mémoire, se donne la vision d’un monde instable, agité : “ Rien peut-être n’existe, sinon des chocs d’antagonismes. Peut-être n’y a-t-il ni matière, ni pensée, ni objets. Peut-être n’y a-t-il que des conflits et des tourbillons. ”
Lisant ou relisant les textes (souvent savoureux, toujours précis) du peintre, regardant ses œuvres si hétérogènes, on souhaiterait ici ne pas étudier (comme le fait très bien Michel Thévoz) la succession des travaux, depuis Les Marionnettes de la ville et de la campagne (1942-1945) jusqu’aux Non-lieux. On ne voudrait pas non plus risquer d’affaiblir par des commentaires les “ bâtons rompus ” du peintre, ses propos d’“ homme du commun à l’ouvrage ”, à la fois simples et subtils, jouant sur les concordances et contradictions mêlées du corporel et du mental, du brut et du méthodique, de l’humain et du non-humain, du sérieux et du joyeux, du vertical et de l’horizontal.
On se donnerait ici un projet plus modeste, plus ludique. On se souviendrait de certains titres donnés, en 1947, par Jean Dubuffet à ses Portraits d’amis : Bertelé chat sauvage, Cingria façon caillou, Bertelé écrevisse au sinus, Jouhandeau bouc mouflon, Jean Paulhan aux petites nageoires. On désirerait suivre le modèle de telles “ qualifications ”. On voudrait (à partir de titres d’œuvres, de fragments de textes) inventer quelques épithètes pour le peintre.
Il serait Dubuffet inventeur et montreur des marionnettes urbaines et rurales ; Dubuffet célébrateur des sols ; Dubuffet topographe des lieux cursifs et non cursifs ; Dubuffet texturologue ; Dubuffet traducteur du langage des caves ; Dubuffet lecteur des empreintes. Étrange menuisier du mental, il serait d’abord un constructeur de tables imprévues : table de sérénité ; table d’offrandes ; table bestiale ; table amoncelante ; table porteuse d’instances, d’objets et de projets. Et, parmi ces tables, celle qui est “ porteuse d’une carafe ” apparaîtrait au moins aussi étrange que les autres.
À un prétendu réel, Dubuffet préférerait souvent ce que les autres nomment “ l’irréel ”, “ l’anti-monde ”. Il deviendrait le banquier de la Banque des équivoques ou l’administrateur des Leurres.
Il serait l’explorateur ému des Sités. Mais, finalement, il aimerait autant vivre dans la nuit, dans le noir des Non-lieux (1984). Les Non-lieux constitueraient sans doute l’une des tentatives extrêmes de l’acte pictural. “ Les Non-lieux (écrit Jean Dubuffet) contestent le bien-fondé de la notion de  lieux . Aussi celui de la notion d’existence s’opposant au néant. ” Tout se passe ici dans les ténèbres, et les événements y sont éclats, éclairs, surgissements. Une pensée amoureuse des intensités, de l’instable, des incertitudes trouve, en chaque Non-lieu, une occasion de jeu et une forme d’apprentissage. “ Elle apprendra, dit le peintre, à se sentir à l’aise où l’être est incertain, s’allume et s’éteint. ” On se rappelle la phrase de Mallarmé : “ Rien n’aura en lieu que le lieu. ” Les dernières œuvres de Jean Dubuffet suggéreraient une phrase plus énigmatique encore : “ Rien n’aura en lieu, pas même le lieu. ”

 




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