Théâtre


Bernard-Marie Koltès

Dans la solitude des champs de coton


1987
64 pages
ISBN : 9782707311030
7.10 €


« Si un chien rencontre un chat – par hasard, ou tout simplement par probabilité, parce qu'il y a tant de chiens et de chats sur un même territoire qu'ils ne peuvent pas, à la fin, ne pas se croiser ; si deux hommes, deux espèces contraires, sans histoire commune, sans langage familier, se trouvent par fatalité face à face – non pas dans la foule ni en pleine lumière, car la foule et la lumière dissimulent les visages et les natures, mais sur un terrain neutre et désert, plat, silencieux, où l'on se voit de loin, où l'on s'entend marcher, un lieu qui interdit l'indifférence, ou le détour, ou la fuite ; lorsqu'ils s'arrêtent l'un en face de l'autre, il n'existe rien d'autre entre eux que de l'hostilité – qui n'est pas un sentiment, mais un acte, un acte d'ennemis, un acte de guerre sans motif. »
Bernard-Marie Koltès

* Cette pièce a été créée en février 1987, au théâtre des Nanterre-Amandiers, dans une mise en scène de Patrice Chéreau, avec Laurent Mallet et Isaach de Bankolé, puis reprise fin 1987-début 1988, avec Laurent Mallet et Patrice Chéreau dans le rôle du dealer. Une troisième version a été donnée en 1995-1996, à la Manufacture des Œillets, avec Pascal Greggory et Patrice Chéreau.

ISBN
PDF : 9782707330796
ePub : 9782707330789

Prix : 4.99 €

En savoir plus

Albert S. Bourrin et Marion Scali (Libération, 10 février 1987)

Chéreau et Koltès pur coton
Dans la solitude des champs de coton, ou le jeu de la misère et du « no future ». Après Combat de Nègres et de chiens et Quai Ouest, Patrice Chéreau poursuit son dialogue avec l'œuvre de Bernard- Marie Koltès. « Un univers qui me convient », dit-il. C'est clair !
 
« Il est certains lieux qui sont construits par l'homme pour que l'obscurité y rende sa présence fatale ; une rue sombre, un quai perdu, la bretelle d'une autoroute en construction… Jacques Prévert et Marcel Carné l'avaient bien compris. Bernard-Marie Koltès et Patrice Chéreau le pressentent à leur tour. Il en va du Quai des Brumes comme du Quai Ouest : le destin des hommes s'y échoue, leurs sentiments agacent, leur détresse y accoste.
Il faut cependant noter sur le champ (de coton) que Koltès n'écrit pas comme Prévert. De La Nuit juste avant les forêts à Dans la solitude des champs de coton (qui vient d'être créé aux Amandiers) via Combat de Nègres et de chiens, Quai Ouest, ou le très théâtral roman La Fuite à cheval très loin dans la ville, Koltès a beaucoup cherché, du côté des Grecs (anciens) et des Américains (nouveaux), il a aussi trouvé Koltès, son univers, son humour sinistre, son souffle aux amplitude, hélas trop variées. Si le jeu de va-et-vient des personnages, les frôlement, les confidences fausses, les évitements rappellent ceux de Marivaux et les monologues ceux des guetteurs antiques, il n'écrit pas le jeu de l'amour et du hasard mais plutôt celui de la misère et du no future, gadgets somme toute davantage nos contemporains.
Toujours échouées là où précisément elles ne le voulaient pas, les créatures koltésiennes en profitent pour faire progresser le drame : parties de zéro, elles envisagent, au mieux, d'arriver nulle part. On serait tenté de penser qu'à l'image des deux héros de La Solitude, les personnages de Koltès s’affrontent entre possédants et désirants. Mais le riche de Quai Ouest n'a sur lui que des cartes de crédit, quant au client de La Solitude il met toute la pièce à confier au dealer (le marchand) qu'il n'attendait rien d'autre de lui qu'une précision sur l'objet même de son désir. On est à un hémisphère entier du célèbre “ j'achète / je vends ”, mais tout proche de la nuit où tous les chats n'en peuvent plus d'être gris foncé. Noir dans le décor, noir dans la destinée, le noir sied d'ailleurs à la peau de certains personnages. Mais chez Koltès, la couleur de la peau contraste avec celle des desseins. Les Noirs ont les idées claires. Abad dans Quai Ouest est celui qui ne parle pas mais qui agit ; Alboury dans Combat de Nègres est fort. Son insupportable rigueur déstabilise Cal et Horn. Et, bien qu'il ne soit pas prescrit par l'auteur que le dealer de La Solitude soit noir, c'est l'acteur africain Isaach de Bankolé qui l'incarne aux Amandiers. Le dealer est le maître du jeu, il raisonne, philosophe, sa logique est imperturbable.
Les Noirs sont les spectateurs de la dérive des Blancs et si cette dérive est physiquement localisée dans ces endroits perdus, elle est aussi dans les têtes. Les héros de Koltès sont toujours à la limite de se laisser choir quand toutefois il leur en reste le pouvoir. Ils sont sur cette frange mince qui sépare l'homme de l'animal – sauvage ou pas – et l'exploit sera pour eux de s'y tenir. “ Après avoir comblé les creux et aplani les monts qui sont en nous, nous nous éloignerons l'un de l'autre en équilibre sur le mince et plat fil de notre latitude, satisfaits au milieu des hommes et des animaux, insatisfaits d'être hommes et insatisfaits d'être des animaux. ”
Bien naïf celui qui ne décèlerait pas dans ces atmosphères glauques quelques relents érotiques, et dans La Solitude par exemple, les rapports entre ce pourvoyeur de plaisir et ce fourvoyé retors ressemblent à s'y méprendre aux rites de la sexualité des félins. On y retrouve la danse, les frôlements, l'agressivité. On se souvient aussi du dialogue de sourds entre Alboury et Léone dans Combat de Nègres qui évoque bien le non-rapport sexuel cher Lacan. Dans la solitude des champs de coton est, en fait, la première pièce de Bernard-Marie Koltès que crée Patrice Chéreau. Combat de Nègres fut donnée en première mondiale à New York et Quai Ouest en Hollande.
Patrice Chéreau dit : “ C'est un dialogue. Mais est-ce un dialogue philosophique du 18e siècle ou plus simplement une entrée de clowns ? ” Sur la scène jaillissent, comme des coups de poing, d'abord un Noir avec un gros ventre (Isaach de Bankolé) puis un maigre avec un pantalon à carreaux (Laurent Malet). Le gros est le dealer, le maigre, le client. Ils sont comme deux voies de chemin de fer avant un nœud d'aiguillages : leurs monologues, parallèles au début, finissent par se croiser. On serait tenté de dire qu'il s'agit d'un dialogue philosophique entre deux clowns : “ Mais les sentiments ne s'échangent que contre leurs semblables ; c'est un faux commerce avec de la fausse monnaie, un commerce de pauvre qui singe le commerce. Est-ce qu'on échange un sac de riz contre un sac de riz ? ”
On échange, à coup sûr. ce Koltès-ci contre le précédent. L'exercice de style, sans champ et sans coton, a le grand mérite de nous parler vraiment de la solitude et de l'échange-année 80. Les deux acteurs suivent à la lettre les indications de leur formidable metteur en scène. Leurs gestes sont rares et leurs voix transformées, plus vieilles que leurs corps. Ils se vouvoient et s*insultent, irréprochables, comme les lumières et la scénographie (où on retrouve les containers de Quai Ouest et les spectateurs de part et d'autre des acteurs, disposition chère à Patrice Chéreau).
Patrice Chéreau qui semble cependant comme intimidé par le texte reste tout à son service. Il se contraint à un dépouillement que l'écriture ne parvient pas entièrement à justifier lorsqu'elle se perd en variations répétées sur le même thème, la même idée. Quand on lui demande les raisons de sa persévérance (après Combat de Nègres, Quai Ouest et La Solitude, il montera à Avignon pour la quatrième fois une pièce de Koltès), Patrice Chéreau comprend à peine la question : “ Mettre en scène un écrivain contemporain redonne un sens au métier. Les risques qu'on prend sont quand même plus exaltants qu’avec un auteur classique. J’ai trouvé en Bernard-Marie Koltès un univers qui me convient. Pourquoi m'en priver ? Même si je n'adhère pas à tout cet univers, je le comprends et il me permet d'apprendre, de sentir autrement certaines choses de la vie. ” Chéreau reconnaît qu'il s'est trompé en ce qui concerne Quai Ouest, monté façon trop grand spectacle et “ qui méritait plus d'intimisme ”. Koltès avait participé à tout le travail de répétitions et avait répondu aux questions des uns et des autres – à trop de questions. Pour La Solitude, il a découvert le spectacle le soir de la première et Patrice Chéreau a donc dirigé seul le travail des comédiens, leur a seulement donné les explications nécessaires aux répliques. Cela donne un spectacle et des acteurs aussi fluctuants que le texte. Perdus quand les mots se perdent. Splendides quant Koltès le veut.
“ Koltès ne parle que du concret. Je vérifie en ce moment tous les soirs ce qu'il dit aux gens sur eux-mêmes en écoutant les réflexions des spectateurs. Quelqu'un m'a expliqué que la pièce (qui dure un peu plus d'une heure) était en fait ce qui se passait en une seconde dans la tête de deux personnes qui se croisent. ” Et dans la tête de Patrice Chéreau, il se passe probablement ce qu'on voit sur scène : deux acteurs totalement dévoués au texte, en équilibre sur les mots, dont tous les gestes, toutes les intonations proviennent de cette indication du metteur en scène : “ Mieux vaut parler à son pire ennemi plutôt que de ne parler à personne. ” »

 




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