« Double »


Marguerite Duras

Savannah Bay


2007
Collection de poche Double , 144 p.
ISBN : 9782707320124
5.60 €
* Première publication aux Éditions de Minuit en 1982.


Tu ne sais plus qui tu es, qui tu as été, tu sais que tu as joué, tu ne sais plus ce que tu as joué, ce que tu joues, tu joues, tu sais que tu dois jouer, tu ne sais plus quoi, tu joues. Ni quels sont tes rôles, ni quels sont tes enfants vivants ou morts. Ni quels sont les lieux, les scènes, les capitales, les continents où tu as crié la passion des amants. Sauf que la salle a payé et qu'on lui doit le spectacle.
Tu es la comédienne de théâtre, la splendeur de l'âge du monde, son accomplissement, l'immensité de sa dernière délivrance.
Tu as tout oublié sauf Savannah, Savannah Bay.
Savannah Bay c'est toi.

Marguerite Duras

Cette édition se compose de deux versions. La première a été publiée en 1982 ; la seconde, en 1983, comporte les variantes établies par Marguerite Duras lorsqu'elle a monté la pièce au Théâtre du Rond-Point avec Madeleine Renaud et Bulle Ogier
Marguerite Duras (1914 - 1996) publiera un an après L'Amant qui obtiendra le prix Goncourt et la fera connaître au monde entier.

ISBN
PDF : 9782707330130
ePub : 9782707330123

Prix : 5.49 €

En savoir plus

Michel Cournot, ( Le Monde, 5 octobre 1983)

Madeleine Renaud ou comment on peut jouer de tout
Madeleine Renaud joue au Théâtre du Rond-Point Savannah Bay, une pièce qu’elle a inspirée à Marguerite Duras, et que Marguerite Duras a écrite pour elle.
 
« Debout, bien droite, face à la salle, Madeleine Renaud se tient dans une longue robe de théâtre, une robe de tragédie, du velours de soie écarlate, peut-être, une robe que le personnage de Savannah Bay qu’elle interprète, une actrice en allée très loin déjà dans sa vie, aurait tirée d’une vieille malle, le costume d’une Antigone d’une Roxane, qu’elle aurait porté il y a un demi-siècle, et qu’elle aurait gardé, plié parmi d’autres, au placard.
Elle dit, Madeleine Renaud, le texte écrit pour elle par Marguerite Duras : “ La mort. Je saurais comment vouloir. Pendant des mois il m’est arrivé de mourir chaque soir au théâtre. C’était à l’époque d’une très grande douleur. Quoi que ce soit que j’aie joué, pendant tour ce temps, cette douleur s’introduisait dans le rôle, elle jouait, elle aussi, elle me montrait comment on pouvait jouer de tout, même de ça, de cette douleur-là pourtant si terrible. ”
Au moment où Madeleine Renaud dit cela, elle regarde droit devant elle, avec attention, elle joue qu’elle se regarde dans un miroir, de la main elle corrige un pli du drapé de la robe, quelque chose à l’épaule, il y a un rayon de soleil, vif, qui tombe sur elle, reflété par le miroir, un soleil du bord de la mer qui la transfigure un peu. Le public retient son souffle. Tout le public de la salle comble n’est qu’un seul être délivré, lavé, n’est qu’une enfance qui vit une heure privilégiée, qui regarde et écoute une immense actrice.
Elle est, cette actrice, avant tout une voix. Une voix d’une simplicité apparente entière. La petite grande voix du corps, du caractère, de cette actrice, de cette femme, Madeleine Renaud. La voix comme elle est, qui ne peut mentir, posée là, sur l’air, sur la vie, comme le pain posé sur la table. Sûrement la note, la couleur, le nombre, de la voix qu’a Madeleine Renaud pour demander le matin, à son réveil, quel temps il fait. Sa voix pas dénaturée une seconde par l’acte de jouer sur la scène. Mais, de cette voix, si native et si fidèle que le public lui fait entièrement confiance, I’actrice use comme d’une arme nue pour se battre avec l’ange, pour faire apparaître une vision, pour forcer une ombre, une méditation.
“ Il y a les interprètes qui se contrôlent et perfectionnent la machine. Il y a ceux qui vivent en scène et tâchent de vaincre la machine. Diderot parle à la légère. Il n’est pas de la balle ”, écrit Jean Cocteau.
L’actrice de Savannah Bay, c’est une femme, Madeleine Renaud, qui vient le soir, sur la scène, elle, en personne, vaincre la machine, tâter une fois de plus l’épreuve des paroles et des gestes de vivre, ce soir-là dans une nouvelle donne, dans une nouvelle peau.
“ Une petite tête de mort ravissante posée légèrement sur je ne sais quel épouvantail en longue blouse qui épouvanterait tout au monde sauf les oiseaux ”, écrit encore Jean Cocteau, naguère, décrivant une autre actrice, mais comment ne pas songer à Madeleine Renaud : les colombes, les courlis, les faucons, les mouettes, tous les oiseaux du monde assis en rond, fascinés par le visage si aigu, si nettement détouré, gravé, de Madeleine Renaud, comme un hiéroglyphe qui échappe au temps, une pierre dure, un signe éternel comme d’on ne sait quelle salamandre du Paradis qui se dresserait, toute nimbée, toute diffusée, d’une douceur d’enfance de la terre, d’une tendresse de limon.
C’est pour ce mystère du théâtre, cette magie de l’actrice, cette voix d’intimité, de vérité, cette voix de vie, cette eau fraîche, et cette figure d’éternité, que le public en foule se presse le soir au Rond-Point, c’est pour sentir se poser sur soi la main, le regard, la touche de génie de Madeleine Renaud, plus que pour entendre la pièce de Marguerite Duras, sans mesurer à quel point Marguerite Duras, justement, n’a pas écrit sa pièce pour autre chose.
Pièce sublime, pour ne pas changer, méditation d’une comédienne aux portes de la mort, appelée “ Madeleine ”, peut-être enfin libérée de la chrysalide, échappée de sa nuit, dont la plante du pied nu se posera enfin sur la plage, et qui éviterait plutôt la mémoire, qui n’y “ tient ” pas...
“ ...Pendant tout ce temps, cette douleur s’introduisait dans le rôle, elle jouait, elle aussi, elle me montrait comment on pouvait jouer de tout, même de ça... ”
Savannah Bay : deux femmes, Marguerite Duras et Madeleine Renaud, nous tendent en partage ce que la vérité et la poésie peuvent oser de plus beau. »

 




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