Paradoxe


Peter Szendy

Sur écoute. Esthétique de l'espionnage


2007
160 p.
ISBN : 9782707319852
19.25 €


L'actualité politique, nationale et internationale, ne cesse d'apporter son lot d'affaires et de scandales liés à ce qu'on appelle des écoutes : celles de l'Élysée, celles qui ont touché l'Onu au plus haut niveau… D'où vient cette surenchère de et dans l'écoute, d'où nous arrive cette surécoute généralisée ?
C'est ce qu'il s'agit d'analyser ici, en suivant d'abord le cours d'une longue histoire des taupes : depuis la Bible jusqu'au récent réseau d'espionnage nommé "Echelon", en passant par les projets "panacoustiques" de Jeremy Bentham au XVIIIe siècle.
Mais, parallèlement à cette archéologie de la surveillance auditive, il y a aussi sa représentation, sa mise en scène dans des œuvres : tels opéras de Mozart, tels films de Hitchcock, de Fritz Lang ou de Coppola… Les " grandes oreilles " des taupes y sont réfléchies ; comme dans Le terrier de Kafka, elles s'y retrouvent, à leur tour, sur écoute.
P.Sz

ISBN
PDF : 9782707327734
ePub : 9782707327727

Prix : 13.99 €

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Robert Maggiori, Libération, jeudi 11 janvier 2007

 

Parler à quelqu’un, comme le suggérait Emmanuel Levinas, revient à le considérer, ne serait-ce qu’un instant, comme la personne la plus importante du monde. Aussi conçoit-on la peine de celui à qui jamais nul ne s’adresse. Mais si parler c’est donner de la dignité, on peut, par un curieux effet boomerang, se trouver bien marri quand, à cette parole, rien ne fait écho. Le malheur est grand de celui à qui personne ne parle, mais pas plus grand que le malheur de n’être écouté par personne. Lorsque l’oreille est bouchée ou distraite, la bouche est condamnée à cacheter ou soliloquer dans le vide. Il n’est donc pas bon de n’être point écouté – que l’on ait un cours à dispenser, une plainte à formuler, un conseil ou un ordre à donner, un problème à exposer. Mais serait-on satisfait d’être trop écouté, de l’être toujours et en tous lieux ? La langue fourcherait et tournerait bien plus de sept fois dans la bouche, se paralyserait et inventerait des sons inaudibles ou des codes incompréhensibles si, partout, même dans les murs, elle imaginait de grandes oreilles. Etre sur écoute coûte autant, en angoisse et désarroi, que de n’avoir l’écoute de personne. L’écoute n’est donc qu’une petite vertu : elle tend vers le bien lorsqu’elle se fait accueil de la parole de l’autre, disponibilité, empathie, et elle est sans cesse tentée par l’impudeur, l’indiscrétion, la malsaine curiosité qui lui fait prêter l’oreille à ce qui ne la regarde pas, ou par le recueil d’informations qui l’intéressent pour d’inavouables raisons. Difficile de la fixer à l’un des extrêmes : elle est, comme on dit, « flottante », plus ou moins vertueuse ou vicieuse selon qu’elle s’applique au travail du psychologue ou du pédagogue, à l’écoute du désir d’un patient ou d’un élève, du confesseur, à l’écoute des péchés de ses ouailles et de leur souci de rédemption, du sycophante, attendant la prime de sa délation, ou de l’espion, prêt à vendre au plus offrant ses fichiers de secrets politiques ou militaires.

A l’époque de la « surveillance électronique planétaire », il est normal que se soit particulièrement développé le « fantasme d’écoute », souvent paranoïde, mais certes potentialisé par bon nombre d’ « affaires », depuis les « écoutes de l’Elysée » ou le réseau Echelon (né de la guerre froide et reconverti à des fins économiques par la National Security Agency américaine), jusqu’aux interceptions téléphoniques qui ont récemment bouleversé le football italien. « D’où vient ce fantasme qui hante nos scènes, réelles ou fictives ? » C’est par cette question que s’ouvre Sur Écoute – Esthétique de l’espionnage de Peter Szendy.

L’auteur avouant s’être procuré The Ultimate Spy Book de Keith Melton, « sorte d’histoire illustrée de l’espionnage doublée de ce qui pourrait ressembler à un manuel à l’adresse de l’apprenti agent secret », on redoute, au début, d’entrer dans une enquête sur les Renseignements généraux, la CIA, le KGB ou des puces collées sous les tables. Crainte que n’ont ni ses étudiants en philosophie de l’université de Nanterre, ni ceux qui ont parcouru les articles « préparatoires » publiés dans la revue Vacarme, ni les lecteurs des précédents livres de Szendy, notamment Ecoute – Une histoire de nos oreilles, que précédait Ascoltando de Jean-Luc Nancy. Crainte qui se dissipe en quelques pages, dès qu’il apparaît que l’esthéticien et fin musicologue qu’est Peter Szendy traque seulement les espions fictifs, « dépeints ou décrits » dans les films, les opéras ou les livres. C’est de l’Orfeo de Monteverdi et de Wozzeck d’Alban Berg qu’il s’agit donc ici, des Limiers de Sophocle ou du Terrier de Kafka, du Fantôme de l’opéra de Gaston Leroux, des Noces de Figaro et du Don Giovanni de Mozart, du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, des films de Fritz Lang, Hitchcock, Coppola, David Lynch, Brian de Palma, de la pensée d’Adorno « lorsqu’elle prend l’écoute musicale pour objet », de Nietzsche, Foucault, Deleuze ou Barthes, de la Carte postale et du « dernier rêve » de Jacques Derrida – auquel Sur écoute est dédié.

Avant de surécouter dans les œuvres les « personnages à l’écoute » et de les espionner tandis qu’ils écoutent, Szendy se livre à une sorte d’ « archéologie de la surveillance auditive ». Cette « surveillance auditive » présuppose une secrète collusion entre l’écoute et l’espionnage. L’écoute, de fait, est agent double. Le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 dit qu’escouter est « ouïr avec attention, prester l’oreille pour ouïr » mais ajoute aussitôt que l’escoute est « le lieu d’où l’on escoute sans estre veu ». Ecouter est donc presque toujours une affaire d’espions et de taupes, et, en ce sens, apparaît comme le « second plus vieux métier ». Il est une foule d’espions dans la Bible, et « ce sont en effet “ deux espions ” » – logeant « chez une prostituée, nommée Rahab » –, que « Josué envoie “ secrètement ” explorer la Terre promise, “ en particulier Jéricho ” ». Vers 500 avant notre ère, le stratège chinois Sun Tzu propose déjà « une remarquable typologie de l’espionnage », et « distingue “ cinq sortes d’agents ”, formant ensemble “ un réseau magique ” qui constitue pour le souverain “ le plus précieux de ses trésors ” ». L’écoute remonte au plus reculé et au « plus long de tous les âges humains », celui dont Nietzsche disait qu’il était l’âge « de la frayeur de la proie qui se terre », parce que l’oreille, aux aguets, attentive au moindre bruit de la menace invisible, est « l’organe de la peur », qui « n’a pu se développer aussi amplement qu’elle l’a fait que dans la nuit ou la pénombre des forêts et des cavernes obscures » (Aurore, § 250). Cette écoute tremblante, par quoi l’être vivant, homme ou animal, « tend son audition vers des indices », précède, selon Roland Barthes, l’écoute de déchiffrement, propre à l’homme, qui a affaire à des signes et « décode ce qui est obscur, embrouillé ou muet ». Ces écoutes, on les retrouve dans les œuvres, cinématographiques, littéraires, musicales, et Peter Szendy tisse entre elles les liens les plus subtils. « Figaro et Suzanne sont bien là, je les retrouve, avec leurs oreilles elles aussi vouées à la “ capture de l’indice qui passe ”, à “ l’attente affolée du bruit irrégulier qui va venir déranger le confort sonore de la maison ”. » Plus complexes sont les pages sur l’esthétique musicale et l’ « oreille musicienne », confrontée au jazz ou à l’opéra. Mais ce que Szendy voudrait comprendre, ou « entendre », c’est ce que peut bien vouloir dire « ils s’écoutent ». « “Elles se regardent”, répétait quant à lui Derrida dans Droits de regard, face aux personnages féminins qui peuplaient les photographies offertes à sa vue. » Elles se regardent tour à tour, l’une regardant l’autre qui ne la regarde pas nécessairement, chacune se regardant dans son propre miroir, ou « se regardant l’une l’autre, croisant ou échangeant, comme on dit, leur regard, chacune regardant l’autre la regarder, droit dans les yeux ». Et que se passe-t-il lorsqu’ils ou elles « s’écoutent » ? « Ce dont il n’y aura pour moi jamais de représentation ni d’expérience possible, c’est le moment où leurs écoutes se rejoignent, s’entendent dans la télécoute. Autrement dit : à travers ces personnages que la musique représente, et dans lesquels elle me représente, je ne pourrai jamais l’entendre, elle, Musique, en train de s’écouter. »

Lire l'étude de Julia Peslier "Lire sur écoute, avec P. Szendy. Pour une audiocritique de l'inquiétude", Acta Fabula, 18 février 2008, http://www.fabula.org/revue/document3888.php.

 

 

 




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