Paradoxe


William Marx

Vie du lettré


2009
Collection Paradoxe , 244 p.
ISBN : 9782707320728
20.00 €


Ils lisent des textes, les rassemblent, les éditent, les commentent, les transmettent aux générations futures, produisent à leur tour d'autres textes : ce sont les lettrés, apparus parmi nous voici déjà quelques millénaires. Voués à l"écrit, ils forment le socle d’une civilisation, en garantissent la continuité, mais participent aussi à sa contestation. Le plus souvent invisibles ou méconnus, ils composent une communauté secrète, reliée à travers les temps et les lieux par des rites partagés, des habitudes analogues, des affinités mystérieuses.
Qui sont-ils ? Comment vivent-ils ? Où habitent-ils ? Que mangent-ils ? À quelles amours s’adonnent-ils ? Comment naissent-ils et meurent-ils ? À toutes ces questions et à bien d’autres, ce livre apporte des réponses précises et concrètes. Il peut se lire comme la description d’un mythe fondateur des civilisations à écriture, de Confucius à Barthes, en passant par Cicéron, Pétrarque et Freud. Mais peut-être vaut-il mieux le prendre comme une invitation à se détacher de l’existence ordinaire, pour entrer dans un autre rapport au monde et au temps. C’est un manuel de savoir-vivre. Ou de savoir-livre.

ISBN
PDF : 9782707324337
ePub : 9782707324320

Prix : 13.99 €

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Robert Solé, Le Monde, samedi 21 mars 2009

Non, nous ne « dévorons » pas les livres : ce sont eux qui nous dévorent, prenant notre temps, mangeant notre espace et occupant notre esprit. Certaines victimes consentantes poussent très loin le sacrifice, finissant par ordonner toute leur existence autour de la chose écrite. William Marx les appelle « les lettrés ».
Ils ne sont pas nécessairement écrivains. Un lettré se situe du côté du lecteur plutôt que de l'auteur : il a sacrifié sa vie pour faire entendre la parole d'autrui. Souvent, une parole ancienne, qu'il doit rendre accessible à ses contemporains. Car « le passé ne se transmet pas de lui-même, il faut l'y aider », l'apprivoiser, le réinventer en quelque sorte : « Le lettré jette des ponts par-dessus les époques ; il rend accessible le passé ; il le reconfigure à la lumière des exigences du présent. »
Normalien, professeur de littérature française et comparée à l'université d'Orléans, après avoir enseigné notamment aux Etats-Unis et au Japon, William Marx s'était déjà distingué en dissertant sur Les Arrière-gardes au XXe siècle (PUF, 2004) ou en déclarant L'Adieu à la littérature (Minuit, 2005), qui se serait autodétruite au XIXe siècle en s'autonomisant et se repliant sur elle-même.
Cette fois, il aborde l'histoire littéraire de manière encore plus audacieuse, en nous promenant dans l'espace et dans le temps. Sous l'appellation non contrôlée de « lettré » il regroupe des individus d'époques et de cultures différentes du scribe égyptien à l'intellectuel parisien post-soixante-huitard , leur supposant une posture commune. C'est parfois tiré par les cheveux, souvent déroutant, mais toujours intelligent et formulé de manière brillante.
Par exemple, il vous assène que « les lettrés sont des gens de nuit ». Ah bon ? Nous en connaissons beaucoup qui sont du matin, et ce devait être tout aussi vrai du temps de Cicéron, de Confucius ou de Zola. Mais William Marx balaye nos réticences deux pages plus loin en remarquant que le lettré n'est pas celui qui sait : « Il est celui qui veut savoir et sacrifiera pour cela, s'il le faut, le temps de son sommeil. »
Vagabondage érudit
Ne prenons donc pas ce livre pour un essai scientifique, même si l'appareil de notes et la bibliographie peuvent en donner l'illusion. C'est un vagabondage érudit, tout en finesse, avec des exemples inattendus et des rapprochements séduisants, sinon toujours convaincants. A travers vingt-quatre chapitres, l'auteur parcourt la vie d'un lettré imaginaire, qui incarnerait tous ses semblables, de la naissance à la mort.
A en croire William Marx, le cabinet d'étude de tout lettré « recouvre la structure, la fonction et l'idéal d'un jardin ». A moins que ce ne soit le contraire, puisque l'on y travaille, s'y délasse et y croît indifféremment. D'ailleurs, « le mot culture ne dit pas autre chose qu'une certaine augmentation de l'être, commune à la plante et à l'esprit ». Vous ne marchez pas ? Admettez au moins que tout lettré a besoin de marquer son espace de travail et de le mettre en scène. Regardez-le s'entourer de divers accessoires, nécessaires à son inspiration ou sa concentration, et demandez-vous pourquoi il le fait.
« Le toucher d'un papier fin ou la vue d'un bel objet, remarque l'auteur, forment autant de compensations sensibles à l'abstraction desséchante des métiers de l'esprit. »
Le chapitre sur la mélancolie nous balade d'Aristote à Valéry, en passant par Erasme, Shakespeare ou Nietzsche. Choisit-on l'étude parce qu'on est mélancolique ou devient-on mélancolique à force d'étudier ? En tout cas, travail intellectuel et mélancolie semblent se renforcer mutuellement. Un lettré (mais comment ce mot s'accorde-t-il au féminin ?) ne vit pas entièrement dans son propre temps. Sa mélancolie vient sans doute de son sentiment « d'appartenir aux marges des siècles »...
Les lettrés, nous dit William Marx, sont à la fois le socle d'une civilisation et ce qui la menace. Car « rien n'est plus révolutionnaire que le passé » qui, en revenant, peut détruire le présent.
Les guerres, elles, détruisent... les lettrés, faisant des ravages dans leurs rangs. « En 1919, on recensa 450 écrivains français "morts pour la patrie", soit beaucoup plus de 450 livres qui ne virent jamais le jour. A côté des cimetières militaires devraient se dresser les bibliothèques des ouvrages qui ne furent jamais écrits et dont les auteurs reposent sous la dalle. »
Cela dit, les lettrés ne meurent jamais tout à fait, puisqu'ils laissent des textes, un enseignement, des lecteurs, voire des disciples. Ils survivront à Internet, comme ils ont survécu à l'imprimerie : William Marx nous l'assure, sans le démontrer. Mais on ne demande qu'à le croire.

Tiphaine Samoyault La Quinzaine littéraire, 1er mai 2009

Vivre dans les livres

En cette période où ce qu'on appelait autrefois « les humanités » (et que recouvrent en partie les actuelles « sciences humaines ») font l"objet d’un mépris bruyant, l’ouvrage que William Marx consacre à la vie - c'est-à-dire le quotidien, l’existence concrète, l’éthos du lettré – est particulièrement salutaire. Où l’on voit que le dévouement aux livres ne fait pas seulement de ses sectateurs des rats de bibliothèques improductifs et stériles mais fonde « une communauté secrète, reliée à travers les temps et les lieux par des rites partagés, des habitudes analogues, des affinités mystérieuses ».

Vie du lettré se compose de vingt-quatre séquences qui, comme les heures de la vie d’une femme, organise à la fois l’ordinaire et la destinée de l’homme du livre. De la naissance (premier chapitre) à la mort (dernier chapitre), cette vie, sans récuser la contingence ou l’accident, différents pour chacun, obéit à un programme qui touche à la fois le temps – considérablement étendu – et l’espace – relativement restreint. Autant en effet le territoire du lettré est défini par sa bibliothèque (aujourd’hui par la bibliothèque publique), son bureau, son jardin, autant son temps excède les limites de son propre temps, puisque aussi bien il sait que ce temps n’est qu’un parmi d’autres et qu’il choisit de rester dans les marges de son époque, d’appartenir autant, et davantage, à des temps antérieurs, il s’agit ainsi d’une vie doublement retranchée, le moins possible frottée au présent versatile.
Parler du « lettré » plutôt que de l’intellectuel ou de l’écrivain implique pour William Marx de se pencher sur le versant non public, non fameux, non spectaculaire, mais aussi non absolument singulier des êtres formés par les livres, habités par eux et dirigés vers eux. « Le véritable lettré, écrit-il, risque fort de rester inconnu ; d’où le paradoxe de sa biographie : elle prétend montrer ce qui est de l’ordre du caché. » C’est la raison pour laquelle il paraît pertinent d’en faire une classe transhistorique (Renan comme Plutarque), une catégorie transnationale (Confucius comme Cicéron) et de lui donner un emploi du temps, un exercice de vie communs. La définition du lettré en effet est simple et elle est posée en ouverture : « quelqu’un dont l’existence physique et intellectuelle s’ordonne autour des textes et des livres : vivant parmi eux, vivant d’eux, employant sa propre vie à les faire vivre et en particulier à les lire ». Sa condition nécessaire et suffisante est la culture de l’écrit. La grande originalité du livre est de montrer, à rebours des habitudes qu’ont ancrées en nous un siècle de modernité et de post-modernité, que les valeurs recherchées par le lettré – et parce que nous avons tendance à confondre celui-ci avec l’intellectuel – est moins la production du neuf ou la reconnaissance que l’authenticité, la sûreté des sources, la pertinence du contexte, le respect de l’intention.
Cette réserve du lettré (qui n’est pas une modestie), son indifférence au temps et à sa propre survie dans le temps (qui par certains aspects pourrait être assimilée à l’orgueil le plus excessif), cette conscience qu’il a d’appartenir à une communauté secrète, à la fois résistante et singulière, déterminent en partie la condition du lettré, l’emploi de son temps. Le livre, extrêmement foisonnant, érudit, mais qui ne craint ni le plaisir de l’anecdote ni la fiction d’une journée type du clerc dont les traits significatifs sont relevés chez quantité de lecteurs et d’auteurs différents, dépeint une condition vouée corps et âme à l’étude : « À quinze ans, dit Confucius, ma volonté était d’étudier. À trente ans je l’avais établie. À quarante ans je n’avais plus de doutes et, à cinquante, je connaissais le destin que m’avait imparti le Ciel. À soixante ans, mon entendement était total et, à soixante-dix, je pouvais me laisser aller à ce que mon cœur désirait sans enfreindre les bornes. » Le faible souci du monde, des exigences du corps et de la sexualité est inversement proportionnel à la volonté ou au rêve secret de « composer un livre qui serait à la fois île et monde », qui embrasserait à sa manière, comme les Essais de Montaigne, la totalité du savoir.
La double vie du lettré, dans l’ordre des jours et dans l’ordre des livres, se présente aussi comme une concurrence où tantôt « vie du lettré » s’entend comme l’existence méconnue de ceux qui ont laissé leur nom sur les livres, tantôt comme un oxymore : y a-t-il une vie – bios – du lettré ou son entreprise ne vise-t-elle pas au bout du compte à éloigner de lui toute animalité vivante ? D’où la question problématique et délicate de la femme de lettres à quoi non seulement on refuse, jusqu’à une date récente, tout accès à l’étude, mais qui ne pourrait régler cette concurrence de la même manière que les hommes ; et ce même si, pour certaines d’entre elles, Émilie du Châtelet, Sei Shônagon, la lecture de l’écriture sont la seule garantie d’un espace à soi et, pour la première, la seule façon de prétendre à quelque gloire.
Ainsi vivre dans les livres, se relier aux époques passées, implique de croire qu’il existe à côté de sa propre existence, quelque chose de plus grand que soi qui justifie qu’on s’y consacre et qu’on y sacrifie une part de sa vie. C’est ce qui unit la plupart des figures qui viennent hanter ce livre et qui fait la beauté de l’entreprise de William Marx : rassembler des êtres qui, à travers les époques et dans des espaces distincts, ont vécu dans le même monde, c’est-à-dire dans la même bibliothèque. Le fait d’emprunter ses exemples à toutes les cultures de l’écrit, aussi bien orientale qu’occidentale, outre qu’il témoigne de la culture énorme de son auteur, atteste de cette communauté des lettrés que le livre institue. La question que l’on pourrait néanmoins poser à la perspective transhistorique, qui est résolument celle de Vie du lettré, est celle de la permanence ou du caractère inchangée de la figure aujourd’hui. Certes il y a toujours des lettrés – il suffit de s’installer dans les bibliothèques des grandes capitales du monde pour en faire l’expérience –, mais il semble qu’entre Montaigne dans sa « librairie » et l’homo academicus contemporain, la possibilité même de la vie du lettré ne soit pas la même.
Au moment où l’utopie de la bibliothèque totale (par google books ou autre) paraît pouvoir prendre corps et où la question de la mémoire concerne tous les individus et non plus quelques-uns, quel sens y a-t-il à consacrer ses efforts à maintenir le passé vivant ? Croit-on toujours qu’il existe un ordre, un dieu, une pensée cachés qui soient plus grands que sa propre existence ou que son propre monde ? Il y a peut-être un désespoir de l’être du livre aujourd’hui, homme ou femme, moderne ou post-moderne, qui ne rentre pas tout à fait dans le cadre de la mélancolie du lettré d’autrefois représenté méditant sur un crâne et à côté des instruments du savoir. Mais c’est aussi le mérite du livre de William Marx de nous y faire songer.

Lire l'article de Marie Gueden, "Vingt-quatre heures de la vie d'un lettré ou la vie secrète du lettré : un essai de biographie collective" (Acta Fabula, 22 mars 2010).

 




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